• Emmanuelle Revol

Le Portugnol : facteur de communication

Une langue n’est pas forcée de constituer une frontière. Le Portugnol/nhol/ñol en est un bel exemple. A la Triple Frontière, Argentine - Brésil - Paraguay (et même Uruguay), la population a su faire éclater la barrière linguistique ; l’espagnol et le portugais ne formant aujourd’hui plus qu’un. Une belle preuve que les langues restent vivantes, même si cette fusion, cette hybridation, il faut bien l’admettre, ne nait pas d’un commun accord.



En effet, n’oublions pas la fierté qui anime les populations latino-américaines, les poussant chacune à ne jamais s’abaisser à apprendre la langue de l’autre. Un mal pour un bien ? Sans nul doute. Car leur volonté brulante de s’exprimer les a amené à une innovation linguistique rare, dans la liberté la plus totale. Un mouvement qui s’est étendu des frontières aux terres, et des frontaliers à toute une population.


Impulsivité, instinctivité, insoumission

Impulsivité, instinctivité, insoumission : on retrouve toute la nature humaine dans une langue sauvage qui créer la confusion linguistique. Ainsi, une suppression des règles de grammaire rapprocherait-elle les peuples ? Une simple question qui ferait sursauter plus d’un détracteur, ne voyant en ce langage hybride que déviances et caprices. Un mal-parlé bien trop spontané pour être considéré et d’autant plus menaçant qu’il est désormais utilisé dans la littérature, les évènements culturels, la musique – et qu’il obéit désormais même à ses propres règles.


Mais ce « dialecte sauvage » ne puise-t-il pas sa force dans sa rébellion ? Attention, derrière le mot sauvage, il ne faut pas comprendre le sens péjoratif, car le portunhol est la plus douce des langues sauvages, qui invite ses pratiquants à écrire des chansons et des hymnes baignés de poésie. Le sociologue argentin Nestor Perlongher souligne :

« L'effet du portunhol, avec ses caprices et ses écarts, est immédiatement poétique. Il y a entre les deux langues, un vacillement, une tension et une oscillation permanents - l'une est "l'erreur" de l'autre - où tout devient possible et improbable. »

Néanmoins, il s’agit bien de rébellion. Et elle se développe aujourd’hui d’autant plus rapidement à travers internet. Depuis le premier Congrès du portugnol en 2009 à Rio de Janeiro, qui accueillait tous les artistes amoureux du dialecte, comme Don Douglas Diegues, Dirce Waltrick, Xico Sa, Joca Terron, la langue à fait un peu de chemin et possède aujourd’hui une fête Nationale, le dernier vendredi d’octobre, et même un drapeau.




Encore facteur d’union, le portugnol permet à des artistes musicaux de s’allier au-delà des frontières et d’étendre leur notoriété à toute l’Amérique latine. Ainsi on retrouve un groupe brésilien Menino Bonito, chanter en portugnol avec Chino et Nacho, un groupe… vénézuélien !


Une effervescence qui laisse positif quant à son devenir. Que pourront faire les ennemis brésiliens du mouvement, qui ne voient là qu’une prostitution de la langue portugaise, une menace d’extinction et qui préfèreraient se voir développer le bilinguisme à l’école ? Allez ! Vous n’avez plus d’excuse pour ne pas découvrir l’Italie cet été. Et oui, même si vous avez fait allemand 2ème langue.


Quelques phrases de la vie quotidienne en portugnol :

Yo falo portuñol. (Yo hablo portuñol) Por favor, me traiga una otra cerveza. (Por favor, me traes otra cerveza). La viaje fue estupenda. (El viaje fue estupendo). Voy saír más tarde. (Voy a salir mas tarde). Marta no es en la sua casa (Marta no esta en su casa). El gusta mucho del vino (A el, le gusta mucho el vino). Va te llamar por teléfono a tarde (Te va a llamar por teléfono a la tarde). No pode lo decir. E un secreto (No puedo decirlo, es un secreto). Cenaremos en quanto él llegar. (Cenaremos cuando llegara). No será divertido si tú no venir. (No seria divertido si no venís). Es mucho linda, más no mucho inteligente. (Es muy linda pero no muy inteligente).



Le portugnol sous sa forme littéraire :

(Extrait de l’œuvre de Wilson Bueno, Mar Paraguayo, 1992)

« Durante la festa, las muchachas casamenteras bailan con as marafonas. Despois da festa las muñecas son deixadas en cima de la cama donde tienen el poder de livrar la casa das tempestades y truenos, y del mal de ojo. En el día do casamento se guardam debaixo da cama (como no tienen ojos ni orejas ni boca, nada ven, nada oyen, nada pueden contar) para traer fertilidade al matrimonio. As marafonas están asociadas al culto da fertilidade. »