
lʼart dʼescargoter

Collioure, une destination mémorielle
Pour beaucoup, Collioure évoque d’abord la lumière de la Méditerranée, les couleurs chères à Matisse et Derain, ou encore le charme de son port catalan. Ces aspects bien connus de la ville ont fait l’objet de notre précédent article. Pourtant, derrière cette image de carte postale se dessine une autre histoire, plus discrète mais tout aussi essentielle : celle de l’exil républicain espagnol, de la Retirada et d’Antonio Machado, dont la tombe attire chaque année des visiteurs venus du monde entier.
Antonio Machado meurt à Collioure

En cet hiver 1939 particulièrement rigoureux, des dizaines de milliers de femmes, d’hommes, de vieillards, d’enfants et de soldats fuient la dictature franquiste. Le chemin de l'exil sera long et douloureux. Grand poète et humaniste espagnol, né le 26 juillet 1875 à Séville, Antonio Machado, républicain engagé, fut de ceux-là.
Le 22 janvier 1939, entouré de sa famille et de quelques amis, il quitte Barcelone et choisit Collioure comme lieu d’exil. Recueilli à la Casa Quintana, épuisé et malade, le poète meurt le 22 février 1939. « Machado dort à Collioure ». En quelques mots, Louis Aragon a inscrit à son tour le poète espagnol dans la mémoire des lieux.
Les traces que tu laisses

Plus de quatre-vingts ans après sa disparition, la tombe d'Antonio Machado, ornée dans le fond de drapeaux républicains et andalou, est devenue un lieu de pèlerinage et un symbole pour les exilés du régime franquiste, mais aussi pour des milliers d’anonymes, venus d’Espagne ou de toute l’Europe, voire du monde entier.
On peut trouver sur sa tombe le poème suivant :
Caminante, el camino es tus huellas nada más. Y cuando llegue el día del último viaje y està a punto de partir la nave que nunca ha de tornar, me encontrarás al borde, ligero de equipaje, casi desnudo como los hijos de la mar. Antonio Machado
"Chemineux, le chemin ce n’est rien de plus que les traces que tu laisses. Et quand arrivera le jour du dernier voyage et que tu seras sur le point de partir pour le bateau sans retour, tu me trouveras à bord, libre de tout bagage, quasiment nu comme les fils de la mer."
Séville, Soria, Baeza, Ségovie, Rocafort et Collioure ont en commun d'avoir marqué le parcours de vie d'Antonio Machado. Cet itinéraire mémoriel invite à découvrir les lieux qui ont façonné l'œuvre et la pensée de l'un des plus grands poètes espagnols du XXᵉ siècle.
À Collioure, la Fondation Antonio Machado de Collioure, créée en 1977, veille à faire vivre cet héritage. Elle s'est donné pour mission de perpétuer le souvenir du poète et humaniste espagnol, de diffuser son œuvre et d'encourager les recherches qui lui sont consacrées. Véritable centre de ressources, la fondation organise tout au long de l'année visites guidées, conférences, commémorations et expositions autour de la vie et de l'œuvre de Machado.
Dans les murs du château

Dominant le cœur de Collioure, le château royal veille sur la baie et offre de superbes panoramas sur le port, les tours de la Madeloc et de la Massane ainsi que sur les reliefs des Albères. Remarquablement restauré, cet imposant témoin de l’histoire catalane raconte, au fil de ses murailles, les rivalités qui opposèrent durant des siècles les couronnes de France et d’Espagne.
Doté de panneaux d’interprétation bilingues français-catalan, le château accueille régulièrement des expositions temporaires consacrées à l’architecture, à l’histoire ou à la création artistique. Mais il est aussi devenu un lieu de mémoire majeur grâce à son exposition permanente, particulièrement documentée, consacrée à l’exil des républicains espagnols et au camp spécial de Collioure. Deux espaces sont notamment dédiés à la Retirada, cet exode massif qui conduisit des centaines de milliers d’Espagnols à franchir la frontière française en 1939.

L’exposition retrace les conditions de détention particulièrement éprouvantes imposées aux prisonniers politiques considérés comme "dangereux", dans un cadre souvent comparé à celui d’un bagne. Elle replace également ces événements dans leur contexte historique, rappelant la politique de non-intervention adoptée par le gouvernement du Front populaire en France et les réticences des grandes puissances, notamment la Grande-Bretagne et les États-Unis, qui redoutaient l’émergence d’une Espagne communiste en Europe occidentale.
Le parcours rappelle également les idéaux portés par la République espagnole : laïcité, réforme agraire, démocratisation des institutions et séparation de l’Église et de l’État. Parmi les aspects les plus marquants figurent le rôle des Brigades internationales, avec une forte participation française, ainsi que l’engagement des républicains espagnols dans la Libération de Paris au sein de la célèbre compagnie "La Nueve", intégrée à la 2ᵉ Division blindée du général Leclerc. L’exposition met aussi en lumière un fait moins connu : la présence de volontaires portugais dans les rangs franquistes, un engagement qui s’explique par le contexte politique du Portugal, déjà soumis depuis 1933 à la dictature de l’Estado Novo de Salazar.
Ainsi s’achève notre exploration de Collioure. Si vous serez immanquablement séduits par la beauté de sa baie et la douceur de son art de vivre, nous avions à cœur également de vous faire découvrir une facette plus intime, tournée vers l’Histoire. Les lieux de mémoire de la ville nous enseignent que les paysages les plus lumineux portent parfois les traces des heures les plus sombres. Loin de se réduire à un décor de carte postale, Collioure nous donne une lecture plus profonde et plus sensible du territoire.
Pour aller plus loin :
Et aussi : http://www.unchemindelaretirada.fr/
Le coin du ferrovipathe :
![]() | La gare de Collioure se trouve à moins de 10 minutes du centre. Elle est desservie par les trains T.E.R Occitanie en provenance de Narbonne, Perpignan ou Cerbère. |





